Discours d’Antoine Boulad


Antoine Boulad

Antoine Boulad

 

Discours du parrain de l’édition 2008 du Prix Littéraire, Monsieur Antoine Boulad.

Permettez-moi tout d’abord de féliciter l’établissement, direction, professeurs et élèves, pour la mise en place de ce prix littéraire.
Ce n’est pas par convention que je débute ainsi mon intervention mais par réelle admiration. L’importance de ce qui est en jeu n’échappe à personne. J’en retiens deux aspects particulièrement significatifs :
-Que ce projet se fonde sur le volontariat est en soi une réussite. Votre présence ici n’est motivée par rien d’autre que le plaisir d’y prendre part. Ceci signifie qu’en formant des jeunes filles et des jeunes gens autonomes, capables de jugement critique, de futurs citoyens dotés de l’arme de construction massive, à savoir le goût de lire, votre établissement met en œuvre l’une des finalités les plus hautes de toute mission éducative.
-L’autre grande qualité de ce projet est qu’il actualise la littérature. Montaigne, La Fontaine et Victor Hugo c’est très bien. Mais l’enseignement de la littérature ne devrait-il pas déboucher sur le monde d’aujourd’hui ? En optant pour les dernières parutions de la rentrée littéraire y compris des auteurs libanais, vos professeurs prennent des risques en faisant preuve d’un courage que je tiens à louer.

J’ai d’autant moins d’embarras à exprimer mon admiration pour ce projet du Grand Lycée que j’en suis moi-même un ancien élève ! Imaginez donc l’émotion que je ressens de m’adresser à vous aujourd’hui, dans ces bâtiments où, en classe de 4eme – je ne vous dirai pas en quelle année – dans une rédaction, à la question de savoir quel était le métier que nous envisagions pour l’avenir, j’avais répondu que j’allais devenir poète, confondant lamentablement les moyens de subsistance avec les nourritures spirituelles !
Etant devenu effectivement poète, me voilà donc invité à parrainer un prix littéraire dans le lycée qui m’a vu grandir, qui m’a formé, où j’ai fait quatre cent et un coups avec des camarades qui sont toujours mes amis les plus chers – mais ceci est une autre histoire – et ce, au moment précis – le hasard étant mon allié le plus fidèle – où paraît un petit volume intitulé Rue de Damas dans lequel je raconte des petites histoires qui ont eu lieu dans la rue de mon enfance, celle du Lycée Français de Beyrouth. Ces souvenirs, je les ordonne non point chronologiquement mais géographiquement. Je débute mon périple à Sodeco et je le termine à la station Nasra où j’avais été quasiment témoin de l’explosion d’un tramway en 1958, après avoir fait une boucle de 950 mètres, rencontrant le fou du quartier, le coiffeur du quartier, le vendeur de cigarettes et de timbres mais aussi le pédophile du quartier, toute une galerie de portraits de ce qui était une ligne de démarcation en puissance, un front, une fracture du monde – mais dont nos professeurs n’avait pourtant osé aborder le sujet- !

Malgré la différence d’âge, nos deux générations ont en commun un bien triste destin qui ressemble à une malédiction ! En sortant du lycée dans les années 1970, ma génération a volé en éclats. En 2007 vous faites vos premiers pas dans une société polarisée, aux institutions bloquées, sous un ciel où s’amoncellent de lourds nuages menaçants. Mais la différence c’est qu’aucun des adultes qui vous entourent aujourd’hui ne pourra prétendre qu’il ne savait pas que le déferlement des armes dans un pays mène à leur utilisation, à l’entre déchirement. Tout notre être refuse la manipulation, le recours à toute forme de violence pour résoudre les problèmes dans lesquels nous nous enfermons avec le soutien de politiciens irresponsables !

Dans ce petit livre de la Rue de Damas, la première histoire que je relate est celle d’avoir échappé à un accident qui aurait pu être mortel. Et la dernière est celle d’une mort collective annoncée. Entre la première et la dernière, dans ce quartier des cimetières, j’aurai vécu avec la mort mais la boucle ne se referme pas. Vous-mêmes qui vivez aux abords de cette rue, du moins pendant le jour, faites comme si cela dépendait de vous – que les belles différences qui existent entre vous ne tournent pas au cauchemar.

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Responses

  1. Quel beau discours!


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